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lundi 28 février 2011

Stéphane Hessel, très sage agitateur


28 février 2011, Le Télégramme

Son petit texte, «Indignez-vous!», s'est écoulé à 1,4 millions d'exemplaires en l'espace de cinq mois. Ce succès mondial a projeté Stéphane Hessel à la une des médias et au coeur du débat public. À 93 ans, il s'apprête à publier un nouveau livre, aux éditions de l'Aube: «Engagez-vous!».

Comment expliquez-vous le succès de votre texte «Indignez-vous!»?

Ce livre est apparu à un moment où moi et d'autres nous nous préoccupons de ce qu'il reste des valeurs du Conseil national de la Résistance, pour qu'elles ne soient pas oubliées, qu'elles continuent d'animer notre vie politique. Et voici que ce petit texte, qui est un appel à la mobilisation autour des grands problèmes du siècle, est tombé dans un contexte général, tant en France qu'au Maghreb, où il a trouvé un certain écho. Le livre a alors fait un énorme schproum!

Que répondez-vous à ceux qui qualifient votre livre de pamphlet naïf et bien pensant?

Je suis, en effet, bien-pensant, naïf si l'on veut. Mais c'est plutôt avec candeur que je cherche à rappeler des valeurs qui n'en restent pas moins valables et nécessaires. Ce texte ne se borne pas à un appel à l'indignation. On indique aussi très clairement les périls auxquels nous sommes confrontés, les grands enjeux planétaires: l'extrême pauvreté et la destruction de la planète. Et ça, pardon, mais ça n'est pas de la petite bière!

Votre compréhension du recours à la violence par les Palestiniens vous a valu des critiques. Pouvez-vous nous expliquer votre pointdevue?

Je considère que la non-violence en réponse à une oppression subie est la meilleure voie mais je dis que la tentation de recourir à la violence est parfois insurmontable. La violence des Palestiniens est même très limitée par rapport à celle qu'ils subissent. C'est donc compréhensible, on peut même la pardonner mais ça n'est pas efficace.

Dans une tribune parue dans Le Point, Bernard Henri-Lévy considère l'appel au boycott des produits israéliens, que vous soutenez, comme «une saloperie». Il explique «qu'on boycotte les régimes totalitaires, pas les démocraties». Qu'en pensez-vous?

Je suis en désaccord complet avec cette personne. Ça se voit, d'ailleurs, qu'elle connaît très mal le Proche Orient. Israël est, en effet, une démocratie sur le plan intérieur, avec une assemblée, une opposition en droit de s'exprimer. Mais, depuis 1968, Israël bafoue le droit international en occupant une terre qui ne lui appartient pas. J'ai toujours considéré et considère toujours que la création d'un État pour les juifs qui avaient subi les atrocités que l'on sait, sur les terres où ce peuple a vécu un passé glorieux, était souhaitable, indispensable et logique. Je répète qu'il ne s'agit pas d'attaquer cet État qui est évidemment légitime mais le gouvernement dans sa politique de colonisation et d'occupation.

Beaucoup de jeunes se détournent des partis politiques. L'engagement peut-il se passer du mouvement collectif?

Non car l'engagement porte toujours sur des ensembles, des groupes, des partis politiques, des ONG(organisations non-gouvernementales), sur des projets communs. Les partis politiques sont traditionnellement les lieux où l'on s'engage. La diversité actuelle des partis peut désorienter les jeunes. Pour ceux qui ont le sentiment que les partis ne portent pas suffisamment leurs convictions, il existe d'autres organisations comme Amnesty international ou la Fédération internationale des Droits de l'Homme.

Quel est, aujourd'hui, l'homme politique français qui incarne, selon vous, le mieux cet «esprit de résistance»?

Je suis un ami de longue date de Michel Rocard qui a beaucoup à dire. Mais, actuellement, de ceux qui se préparent à l'élection présidentielle, j'ai personnellement une grande sympathie pour MartineAubry, de l'admiration pour Eva Joly, du respect pour DominiqueStrauss Kahn. Dans tous les cas, je soutiendrai le candidat élu lors des primaires socialistes.


Glen Recourt

Rendez-vous Stéphane Hessel donnera des conférences en Bretagne, au mois de mars. Notamment à Plourin-les-Morlaix(29), le 23, à Lamballe(22), le 24 et à Lannion(22), le 25.

 

 

La force de l'exemple

 

Nonagénaire aux bonnes manières, tenant d'un français trop délicat et courtois pour qu'il soit vraiment audible, Stéphane Hessel répète depuis des années, de conférences en interviews, le même discours. Dans nos colonnes, il appelait déjà, en août2009, «à dire non à ce qui nous scandalise» en rappelant l'idéal hérité de la Résistance: la lutte contre le déni des Droits de l'Homme. Stéphane Hessel ne dérangeait pas grand monde. Depuis est sorti «Indignez vous!». 24 petites pages où Hessel, 93 ans, rappelle les valeurs qui l'animent et appelle à se mobiliser. 1,4million d'exemplaires sont vendus en cinq mois. Voilà l'auteur devenu icône.

 

La riposte des contre-Hessel

Figure salvatrice d'une gauche en manque d'idéologie pour les uns, droit de l'hommiste à peu de frais pour les autres, Hessel est devenu un sujet de débat. Les critiques lui reprochent ses raccourcis et surtout sa condamnation de la politique de «colonisation» d'Israël en Palestine. Le 18janvier dernier, le Conseil représentatif des institutions juives de France parvient à faire annuler un débat auquel Hessel était invité. L'inoffensif nonagénaire n'est plus épargné. Sa parole trouve enfin l'écho qu'elle mérite. Les défenseurs farouches d'Israël sont ceux qui lui portent les attaques les plus virulentes. Bernard Henri-Lévy et Alain Finkielkraut tentent de le faire passer pour un bobo candide, un révolté de salon en costume trois-pièces. Hessel préfère éluder ces critiques pour se réjouir de «l'attention de la jeunesse à mes discours. Cela me touche profondément».

 

Une vie de résistance

Sa vie exemplaire, sa vie de résistance est sans doute la meilleure réponse à ces tentatives de déstabilisation. Candide, celui qui à l'âge de 24 ans rejoint la France Libre à Londres avant d'être débarqué clandestinement en 1944 en France? «Révolté de salon» celui qui sera arrêté et torturé par la Gestapo avant d'être envoyé au camp de Buckenwald puis transféré au camp de Dora d'où il s'évadera? En 1946, il devient diplomate et participera à la rédaction de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme, point de départ d'une carrière de diplomate spécialisé dans la coopération. Aujourd'hui, ce «déçu d'Obama mais pas désespéré», pour qui «la fin n'est plus bien loin», jette ses dernières forces là où il juge que l'injustice se niche. À Gaza, notamment, où il se rend en2008 et2009 avec sa femme, Christiane, ou encore auprès des sans-papiers de Saint-Bernard, en 1996. Une vie exemplaire, une vie de résistance qu'Hessel cherche à prolonger par cet appel:«Prenez le relais, indignez-vous!».

 

«Je suis bien-pensant, naïf si l'on veut. Mais c'est plutôt avec candeur que je cherche à rappeler des valeurs qui n'en restent pas moins valables et nécessaires»».

Stéphane Hessel