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vendredi 11 septembre 2009

Entretien avec Jean-Yves Le Drian


Jean-Yves Le Drian : « pas de destin maritime pour la France sans la Bretagne »

(source: Le Marin 11/09/09. Propos recueillis par André THOMAS)

 

Pour Jean-Yves Le Drian, président socialiste du conseil régional de Bretagne, le discours de Nicolas Sarkozy au Havre « est un bon discours qui redonne à la France une vraie stratégie maritime, il faut savoir le dire. Mais il ne peut y avoir de destin maritime en France sans la Bretagne ».

Suite au discours prononcé par Nicolas Sarkozy le 16 juillet au Havre, dans lequel le président de la République affirmait son ambition pour une France plus maritime, vous faites part de votre inquiétude. Pourquoi ?

En effet, j'ai le sentiment très désagréable que simultanément à cette ambition maritime affirmée pour la France, il y a négation de la dimension maritime de la Bretagne. On pourrait même parler de provocation. Le président a insisté sur la nécessité de développer les formations maritimes. Mais l'école nationale de la marine marchande de Saint-Malo est menacée. Il a insisté sur le nécessaire renforcement de l'identité maritime du pays. Mais l'administration maritime en Bretagne est remise en cause. Il a affirmé son soutien à la filière pêche. Mais les flottilles pratiquant les pêches de grands fonds sont victimes d'une trahison. Le président a également souligné l'importance de la sécurité maritime. Mais on projette des réductions d'effectifs dans les Cross, dont deux - Corsen et Etel - sont situés en Bretagne.

J'exprime aujourd'hui un cri de protestation au nom de la Bretagne, première région maritime de France et d'Europe.

En ce qui concerne le transfert de la direction régionale des Affaires maritimes de Rennes vers Nantes, considérez-vous que la cause est entendue ?

Absolument pas. La bataille n'est pas finie. Comment peut-on expliquer qu'une région représentant 40 % de la pêche française et 50 % des inscrits maritimes soit privée de son administration maritime ? La solution qui est proposée est une usine à gaz. Si le président du conseil régional de Bretagne veut discuter de l'utilisation du FEP (ndlr : fonds européen pour la pêche), il faudra qu'il saisisse le préfet de région de Bretagne pour que celui-ci saisisse son homologue des Pays de Loire, qui à son tour devra saisir l'administration maritime... La cohérence, c'est d'implanter la direction régionale des Affaires maritimes à Brest.

En ce qui concerne les Cross, il me paraît impensable qu'à la veille de l'ouverture du procès en appel de l'Erika, on envisage de réduire la toile dans les effectifs indispensables à notre dispositif de sécurité maritime.

L'avenir de l'hydro de Saint-Malo semble encore flou, au moment où chacun s'accorde sur la nécessité de réformer et de concentrer les moyens de l'enseignement maritime supérieur.

Le président Sarkozy affirme qu'il faut conserver les vocations et élever les formations maritimes. Il a raison. Mais comment envisager la réforme des écoles de la marine marchande sans tenir compte des viviers, des acquis, de l'histoire ? Toutes les formations maritimes de base sont présentes en Bretagne. Les lycées professionnels maritimes doivent devenir des portes d'accès vers les formations supérieures. En outre, l'école de Saint-Malo doit tirer bénéfice d'un nécessaire décloisonnement des filières, d'une mise en réseau, à la fois avec les écoles de la marine marchande, mais aussi avec les autres formations supérieures proposées en Bretagne, notamment l'Ecole navale et les universités. Si l'on pose ces principes, je suis d'accord pour discuter.

Votre collègue Louis Le Pensec a claqué la porte de la commission de réflexion sur les pêches des grands fonds. Qu'en pensez-vous ?

Je soutiens Louis Le Pensec. Il a eu le sentiment justifié d'être manœuvré. En procédant comme il l'a fait, le gouvernement n'a pas seulement manœuvré Louis Le Pensec, mais aussi toute une profession. Le gouvernement a fauté car il a perdu la confiance du monde de la pêche, y compris sur tout ce qui relève du Grenelle de la mer.

Je ne nie pas les questions environnementales qui sont posées. La profession non plus. Elle est organisée. On peut certainement parvenir à une solution satisfaisante, pour peu qu'elle prenne en compte la totalité des co-expertises, celle des scientifiques et celle des pêcheurs eux-mêmes.. Cela a été le cas au niveau de la pêcherie de langoustine, ce qui a été reconnu par la Commission européenne. Mais cela suppose du respect. Il est urgent que le gouvernement prenne une initiative pour sortir de ce qui a été perçu comme une trahison. J'ai demandé au premier ministre qu'il me reçoive à ce propos.

Au niveau communautaire, on planche sur la future politique commune de la pêche, qui doit entrer en vigueur en 2012. Quel est le positionnement de la région Bretagne ?

La Bretagne entend faire entendre sa voix, mais pas seule. Je réunis à Lorient, le 22 septembre prochain, les représentants des conseils régionaux d'Aquitaine, de Poitou-Charentes, des Pays de la Loire et de Basse-Normandie, afin d'adopter une position commune, en réponse au livre vert, dans le cadre de la consultation qui se clôturera le 31 décembre.

Sans préjuger de ce qui sera adopté à Lorient, je puis d'ores et déjà indiquer que nous veillerons à ce que la future politique commune de la pêche soit convenablement doté en outils financiers. Nous veillerons également à ce que les ressources halieutiques, qui sont un bien commun, ne puisse donner lieu à une privatisation des quotas. On doit d'abord et avant tout travailler sur la durabilité des pêcheries, la protection des marchés intérieurs et le renforcement du rôle des organisations de producteurs.

En ce qui concerne la gouvernance communautaire, je fais remarquer que l'adoption du traité de Lisbonne aboutirait à un renforcement du poids du Parlement dans le processus de décision, où il n'a aujourd'hui qu'un rôle consultatif en matière de pêche.

Le président Sarkozy, dans son discours du Havre, a annoncé la création prochaine d'une plate-forme technologique unique, de rang mondial, dans le domaine des énergies marines. Qu'en pensez-vous ?

Avec le centre Ifremer de Brest, les établissements de DCNS, le pôle de compétitivité Mer, les universités, la Bretagne concentre dès à présent la technologie et les compétences nécessaires à la mise en œuvre de ce projet. Ce n'est pas un hasard si EDF a choisi la Bretagne pour son premier site d'essais d'hydroliennes au large de Paimpol. Le pôle Mer Bretagne, quant à lui, soutient plusieurs projets labellisés de prototypes d'hydrolienne et d'éolienne offshore. De plus, c'est en Bretagne, à Brest, qu'a pris forme le partenariat Ipanema qui associe l'Etat, EDF, l'Ademe, l'Ifremer, le Meedat, DCNS et sept régions françaises, autour du développement des énergies marines. La Bretagne est donc officiellement candidate pour accueillir cette plate-forme. Franchement, nous ne comprendrions pas qu'elle soit implantée ailleurs. Ce serait, de plus, un bon moyen de rassurer sur le fait que, dans la politique maritime de la France, la Bretagne a bien sa place.

Propos recueillis par André THOMAS